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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 10:00

 

Pour continuer à égrener l'alphabet en poésie, j'aurais pu choisir une multitude de mots commençant par i :

intelligence ; instinct ; idéal ; intuition ; immense ; individu ; innocence ; ingénieur ; instant ...

dans l'impulsion de l'improvisation, illustrer la lettre dans un billet impromptu ;

Puiser dans l'infini des préfixes inclusifs : insertion ; instruction ; intégration ; influer ; informer ; ...

ou non moins nombreux in et im privatifs : injustice ; impossible ; inaptitude ; incompréhension ; irréel ; interdire ; illogique ; ...

illustrer le mot indignation, ou laisser libre cours à tant d'interrogations ...

 

« Le poème est une grappe d'images. »

Gaston Bachelard1

 

Images

 

 

Un jour, à Kharkow, dans un quartier populaire,

(Ô cette Russie méridionale, où toutes les femmes

Avec leur châle blanc sur la tête, ont des airs de Madone !)

Je vis une jeune femme revenir de la fontaine

Portant, à la mode de là-bas, comme du temps d'Ovide,

Deux seaux suspendus aux extrémités d'un bois

En équilibre sur le cou et les épaules.

Et je vis un enfant en haillons s'approcher d'elle et lui parler.

Alors inclinant légèrement son corps à droite,

Elle fit en sorte que le seau plein d'eau pure touchât le pavé

Au niveau des lèvres de l'enfant qui s'était mis à genoux pour boire.

 

II

 

Un matin, à Rotterdam, sur le quai des Boompies.

(C'était le 18 septembre 1900, vers huit heures)

J'observais deux jeunes filles qui se rendaient à leurs ateliers ;

Et en face d'un des grands ponts de fer, elles se dirent au revoir.

Leurs routes n'étant pas les mêmes.

Elles s'embrassèrent tendrement ; leurs mains tremblantes

Voulaient et ne voulaient pas se séparer ; leurs bouches

S'éloignaient douloureusement pour se rapprocher aussitôt

Tandis que leurs yeux fixes se contemplaient ...

Ainsi elles se tinrent un long moment tout près l'une de l'autre.

Debout et immobiles au milieu des passants affairés,

Tandis que les remorqueurs grondaient sur le fleuve,

Et que les trains manoeuvraient en sifflant sur les ponts de fer.

 

III

 

Entre Cordoue et Séville

Est une petite station, où, sans raisons apparentes,

Le Sud-Express s'arrête toujours.

En vain le voyageur cherche des yeux un village

Au-delà de cette petite gare endormie sous les eucalyptus :

Il ne voit que la campagne andalouse : verte et dorée.

Pourtant, de l'autre côté de la voie, en face,

Il y a une hutte faite de branchages noircis et de terre.

Et au bruit du train une marmaille loqueteuse en sort.

La soeur aînée les précède, et s'avance tout près sur le quai

Et, sans dire un mot, mais en souriant,

Elle danse pour avoir des sous.

Ses pieds dans la poussière paraissent noirs ;

Son visage obscur et sale est sans beauté ;

Elle danse, et par les larges trous de sa jupe couleur de cendre,

On voit, nues, s'agiter ses cuisses maigres,

Et rouler son petit ventre jaune ;

Et chaque fois, pour cela, quelques messieurs ricanent,

Dans l'odeur des cigares, au wagon restaurant ...

 

Post scriptum

 

O mon Dieu, ne sera-t-il jamais possible

Que je connaisse cette douce femme, là-bas, en Petite-Russie,

Et ces deux amies de Rotterdam,

Et la jeune mendiante d'Andalousie

Et que je me lie avec elles

D'une indissoluble amitié ?

(Hélas, elles ne liront pas ces poèmes,

Elles ne sauront ni mon nom, ni la tendresse de mon coeur ;

Et pourtant elles existent, elles vivent maintenant.)

Ne sera-t-il jamais possible que cette grande joie me soit donnée,

De les connaître ?

Car, je ne sais pourquoi, mon Dieu, il me semble qu'avec elles quatre,

Je pourrais conquérir un monde !

Valery Larbaud2, Les poésies d'A.O. Barnabooth, 1913

 

 

L'impossible,

nous ne l'atteignons pas.

mais il nous sert de lanterne.

                                               
René Char2

(L'âge cassant) 

 

 

1. Gaston Bachelard, 1884 - 1962, philosophe (voir notamment L'intuition de l'instant, et ses essais autour de l'imagination et la connaissance)

2. Valery Larbaud, 1881 - 1957 ; Prix littéraire 2012 Valery Larbaud

3. René Char, 1907 - 1988, citation déjà mise en ligne notamment dans mon billet Perplexité

 

voie ferrée - reduc

 

 

 

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Published by Jeanne Fadosi - dans Alphabets-en-poésie
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commentaires

chloé 15/08/2012 22:11


J'aime ces croisées de chemins ponctués de rencontre parfois insolites qui vous apprennent tant de choses! Magnifique texte de Valery Larbaud! Merci à toi Jeanne. chloé

Jeanne Fadosi 17/08/2012 09:39



y a-t-il eu seulement rencontres ? ou les a-t-il imaginé à partir d'images ou de lectures ?


oui je trouve ce texte magnifique



juillet58 15/08/2012 10:52


c'est vrai que lorsque on aime les mots , il est parfois ardu de choisir entre deux , l'un et l'autre ayant souvent des attraits qui nous sont chers , quand je décline " image " c'est tout un
ruban imprimé qui défile  et chaque mot m'est précieux , bise

Jeanne Fadosi 17/08/2012 09:36



Dans une image, on peut y mettre tant ...


bises



LANGLAIS 15/08/2012 08:10


Ils ne savaient pas que c'était impossible alors ils le réalisèrent  ce précepte m'a toujours servi de phare


amitiés

Jeanne Fadosi 17/08/2012 09:35



c'est évident qu'avec nos modes de décisions actuels (en général car j'aplaudis à l'exploit de Curiosity) je pense que nous n'aurions pas par exemple le métro de Paris que le monde entier nous
envie


amicalement



Solange 15/08/2012 00:32


Elles sont très belles ces images.

Jeanne Fadosi 16/08/2012 17:14



des évocations fortes et pleines d'humanité



Quichottine 14/08/2012 20:47


Tu m'as fait découvrir un poème magnifique. Merci, Jeanne.


Passe une douce soirée. Bisous.

Jeanne Fadosi 15/08/2012 10:53



je reviens toujours à l'anthologie (des origines à 1940) de Pierre Seghers. Outre ses qualités de poète qu'il a toujours mis en retrait, c'était un excellent montreurs de talents et j'aime
beaucoup ses choix. Il manque pour faire l'anthologie depuis 1940


bises et belle journée



mansfield 14/08/2012 14:20


J'ai adoré lire ces textes alliant un sacré don d'observation et une bouffée d'espoir.

Jeanne Fadosi 14/08/2012 19:05



je ne suis même pas certaine qu'il s'agisse d'un don d'observation à la lecture de son post scriptum. Peut-être les a-t-il lu et ensuite imaginées à sa manière à partir d'autres lectures,
croisement de paysages décrits par d'autres et de rencontres près de chez lui


une bouffée d'espoir oui


bises



jill bill 14/08/2012 12:27


Bonjour Jeanne ! Je comprends sa tendresse pour ces personnages croisés un jour... la vie des petites gens je la préfère aussi à celle des nantis regard de travers... bravo à toi poète !
  Merci.... Jill

Jeanne Fadosi 14/08/2012 19:08



dimanche je suis allée faire la touriste à Montmartre. j'avais programmé cet article avant mais pas illustré. J'ai l'impression d'avoir croisé ses demoiselles, sauf que sa danseuse ne dansait pas
mais jouait de l'accordéon


 



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