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17 octobre 2013 4 17 /10 /octobre /2013 05:00

 

en guise de premier jeudi en poésie pour Fanfan et son défi n°109 pour les CROQUEURS DE MOTS

et en prolongement des festivités d'hier à La cour de récré de JB

 

En écoute, dit par Gérard Philippe

 

Booz endormi

 

Booz s'était couché de fatigue accablé ;

Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;

Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;

Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

 

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ;

Il était, quoique riche, à la justice enclin ;

Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;

Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

 

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.

Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :

- Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

 

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,

Vêtu de probité candide et de lin blanc ;

Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,

Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

 

Booz était bon maître et fidèle parent ;

Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

 

Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;

Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.

 

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;

Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,

Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;

Et ceci se passait dans des temps très anciens.

 

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;

La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet

Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,

Etait mouillée encore et molle du déluge.

 

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,

Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;

Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée

Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

 

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne

Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;

Une race y montait comme une longue chaîne ;

Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

 

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :

" Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?

Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,

Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

 

" Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,

O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;

Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,

Elle à demi vivante et moi mort à demi.

 

" Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?

Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?

Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;

Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;

 

Mais vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ;

Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,

Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,

Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau. "

 

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,

Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;

Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,

Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

 

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,

S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,

Quand viendrait du réveil la lumière subite.

 

Booz ne savait point qu'une femme était là,

Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

 

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

 

La respiration de Booz qui dormait

Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.

On était dans le mois où la nature est douce,

Les collines ayant des lys sur leur sommet.

 

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ;

Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;

Une immense bonté tombait du firmament ;

C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

 

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

 

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

Victor Hugo, La Légende des siècles,

I D'Eve à Jésus, (première série, éd. 1859)

 

Frederic-Bazille-Ruth-et-Booz-1870.jpg

Ruth et Booz, Frédéric Bazille, 1870

.

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Published by Jeanne Fadosi - dans jeudi-en-poésie-etc
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commentaires

fanfan 19/10/2013 22:04

La voix de Gérard Philippe , lisant ce superbe poème de Victor Hugo , c'est le top: je suis fan des deux ! Merci pour ce bon moment ; bises

Jeanne Fadosi 29/10/2013 17:13



C'était un monument du théâtre et du cinéma. C'est par sa voix que j'ai découvert Le Petit Prince et Pierre et le Loup et bien plus tard Lorenzaccio


Bises



eMmA 19/10/2013 17:31

Oui la voix de Gérard Philipe est à jamais gravée dans nos mémoires. Je me souviens que j'avais particulièrement aimé le génie et l'humour de Hugo dans son invention de Jerimadeth.
Bon week-end Jeanne.

Jeanne Fadosi 29/10/2013 16:57



Victor Hugo est à mon avis l'un des écrivains et penseurs qui resteront dans la mémoire. Un grand érudit qui savait utiliser les mots mieux que personne et avec quel talent, et qui avait des
convictions et les exprimait, les défendait aussi.



Quichottine 18/10/2013 10:13

L'un des poèmes que j'ai appris dans ma jeunesse... Curieux, c'est aussi un de ceux que j'ai vite oublié, je ne sais pas pourquoi.

Passe une douce journée, Jeanne. Bises.

Jeanne Fadosi 18/10/2013 18:47



et celui-ci je m'en souviens encore assez bien alors que je ne me souviens pas avoir eu l'obligation de l'apprendre. On l'avait étudié en explication de texte. pas facile à treize ou quatorze ans
! bises


Je t'embrasse Quichottine; belle fin de semaine



eMmA 18/10/2013 09:30

De beaux souvenirs pour moi sont liés à cette poésie d'une grande beauté.
Ils me viennent de mon adolescence rouennaise et notamment de la façade de la Cathédrale de Rouen :
http://www.emmacollages.com/article-booz-endormi-75093982.html

Merci Jeanne de nous l'avoir remis en mémoire.

Bonne journée,
eMmA

Jeanne Fadosi 19/10/2013 16:05



Tu rafraîchis ma mémoire. Je me souvenais que les sculptures extérieures y étaient superbes mais je ne me souvenais pas précisément de cet arbre magnifique sortant du ventre de Booz.


Oui j'ai beaucoup aimé ce poème de victor Hugo et (passés les premiers vers un peu trop déclamés) la façon dont Gérard Philippe le met en valeur


Belle fin de semaine



LADY MARIANNE 17/10/2013 20:18

c'est très beau- quel génie ce Mr Hugo !!
bonne soirée- bisous !!

Jeanne Fadosi 19/10/2013 16:05



un grand poète, un grand écrivain, un grand humaniste



flipperine 17/10/2013 18:57

encore un joli poème

Jeanne Fadosi 19/10/2013 16:06



Adolescente, c'était un de ceux qui m'impressionnaient le plus



ABC 17/10/2013 13:35

Sympathique de lier les croqueurs aux élèves de JB :-))

Jeanne Fadosi 19/10/2013 16:07



Nous sommes un certain nombre à nous croiser dans les deux jeux et Ruth m'évoquait Booz. Je n'ai pas été la seule d'ailleurs



Lenaïg 17/10/2013 13:11

Bonjour Jeanne, et coucou Jill ! Oui, Jill, tu as lu un extrait du poème chez moi hier et Jeanne a aussi choisi le magnifique tableau de Frédéric Bazille, que je ne me lasse pas non plus de
contempler, surtout son ciel à la lune montante et ceci nous projette déjà au coucou du haïku pour demain et pour ceux qui y participent. Merci beaucoup, gros bisous !

Jeanne Fadosi 19/10/2013 16:10



il est magnifique ce tableau. et le poème de Victor Hugo est sublime. Je ne sais si j'aurai le temps de lire les haïkus d'autant qu'OB me cause des émotions. et puis ce soleil m'incite à profiter
de l'extérieur, même si c'est pour quelques menus travaux de nettoyage au jardin ...


bises



jill bill 17/10/2013 07:19

Oui, hier je l'ai lu il me semble chez quelqu'une à la cour de récré, je ne sais plus qui... Merci Jeanne... belle suite en effet, bises

Jeanne Fadosi 17/10/2013 09:54



oui j'avais prévenu de mon intention


bises



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