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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 05:00

Pour le Défi n°126 des CROQUEURS DE MOTS sous le signe des chaises ou de l'attente ou en toute liberté.

Un petit problème technique sur une autre de ces merveilleuses petites machines dont on ne peut plus se passer m'a empêché de vérifier si j'avais bien mis en ligne comme prévu ce matin un poème pour ce jeudi.

Raté, il y était bien mais dans mes brouillons. Il faut dire que j'avais hésité et même commis une impertinence envers Musset  toujours en brouillon et que je balance en ligne ICI

***

 

Le poète n'attend plus. La chaise et le pupitre ont retrouvé ses nuits d'écriture.

Après la rupture définitive de sa liaison tumultueuse avec george Sand, en mars 1835, il écrit sur deux ans quatre longs poèmes La nuit de mai et La nuit de décembre en 1835, La nuit d'août en 1836 et La nuit d'octobre en 1837

 

La nuit d'octobre

 

Le poète.

 Le mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un rêve ;

Je n'en puis comparer le lointain souvenir

Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève,

Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir.

 

La muse

 Qu'aviez-vous donc, Ô mon poète ?

Et quelle est cette peine secrète

Qui de moi vous a séparé ?

Hélas ! Je m'en ressens encore,

Quel est donc ce mal que j'ignore

Et dont j'ai si longtemps pleuré ?

 

Le poète.  

C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes.

Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur,

Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,

Que personne avant nous n'a senti la douleur. 

 

La muse.

Il n'est de vulgaire chagrin

Que celui d'une âme vulgaire.

Ami, que ce triste mystère S'échappe aujourd'hui de ton sein.

Crois-moi, parle avec confiance :

Le sévère Dieu du silence

Est un des frères de la Mort ;

En se plaignant, on se console ;

Et quelquefois une parole

Nous a délivré d'un remord.

 

Le poète.

S'il fallait maintenant parler de ma souffrance,

Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,

Si c'est amour, folie, orgueil, expérience,

Ni si personne au monde en pourrait profiter.

Je veux bien toutefois t'en raconter l'histoire,

Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer.

Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire

Au son de tes accords doucement s'éveiller.

 

La muse.

Avant de me dire ta peine,

Ô poète ! en es-tu guéri ?

Songe qu'il t'en faut aujourd'hui

Parler sans amour et sans haine.

S'il te souvient que j'ai reçu

Le doux nom de consolatrice,

Ne fais pas de moi ta complice

Des passions qui t'ont perdu.

 

Le poète.

Je suis si bien guéri de cette maladie,

Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer ;

Et quand je pense aux lieux où j'ai risqué ma vie,

J'y crois voir à ma place un visage étranger.

Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t'inspire

Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.

Il est doux de pleurer, il est doux de sourire

Au souvenir des maux qu'on pourrait oublier.

 

La muse.

Comme une mère vigilante

Au berceau d'un fils bien-aimé,

Ainsi je me penche tremblante

Sur ce coeur qui m'était fermé.

Parle, ami, - ma lyre attentive

D'une note faible et plaintive

Suit déjà l'accent de ta voix

Et dans un rayon de lumière,

Comme une vision légère,

Passe les ombres d'autrefois.

 

Le poète.

Jours de travail ! seuls jours où j'ai vécu !

O trois fois chère solitude !

Dieu soit loué, j'y suis donc revenu,

A ce vieux cabinet d'étude !

Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,

Fauteuils poudreux, lampe fidèle,

O mon palais, mon petit univers,

Et toi, Muse, ô jeune immortelle,

Dieu soit loué, nous allons donc chanter !

Oui, je veux vous ouvrir mon âme,

Vous saurez tout et je vais vous conter

Le mal que peut faire une femme ;

Car s'en est une, ô mes pauvres amis

(Hélas ! vous le saviez peut-être),

C'est une femme à qui je fus soumis,

Comme le serf l'est à son maître.

Joug détesté ! C'est par là que mon coeur

Perdit sa force et sa jeunesse ;

Et cependant, auprès de ma maîtresse,

J'avais entrevu le bonheur.

Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,

Le soir, sur le sable argentin,

Quand devant nous le blanc spectre du tremble

De loin nous montrait le chemin ;

Je vois encore, aux rayons de la lune,

Ce beau corps plier dans mes bras ...

N'en parlons plus, ...  je ne prévoyais pas

Où me conduirait la Fortune.

 

 

Honte à toi qui la première

M'as appris la trahison,

Et d'horreur et de colère

M'a fait perdre la raison !

Honte à toi, femme à l'oeil sombre

Dont les funestes amours

Ont enseveli dans l'ombre

Mon printemps et mes beaux jours !

C'est ta voix, c'est ton sourire,

C'est ton regard corrupteur,

qui m'ont appris à maudire

Jusqu'au semblant du bonheur ;

C'est ta jeunesse et tes charmes

Qui m'ont fait désespérer,

Et si je doute des larmes,

C'est que je t'es vu pleurer,

Honte à toi ! j'étais encore

Aussi simple qu'enfant ;

 

Comme une fleur à l'aurore,

Mon coeur s'ouvrait en t'aimant.

Certes, ce coeur sans défense

Put sans peine être abusé ;

Mais lui laisser l'innocence

Etait encore plus aisé.

Honte à toi ! tu fus la mère

De mes premières douleurs,

Et tu fis de ma paupière

Jaillir la source des pleurs !

Elle coule, sois-en sûre,

Et rien ne la tarira ;

Elle sort de ma blessure

Qui jamais ne guérira ;

Mais dans cette source amère

Du moins je me laverai,

Et j'y laisserai, j'espère,

Ton souvenir abhorré !

 

La Muse.

Poète, c'est assez. Auprès d'une infidèle,

Quand ton illusion n'aurait duré qu'un jour,

N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle ;

Si tu veux être aimé, respecte ton amour.

Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine

De pardonner des maux qui nous viennent d'autrui,

Epargne-toi du moins les tourments de la haine ;

A défaut du pardon, laisse venir l'oubli.

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre ;

Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.

Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière ;

Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Pourquoi, dans ce récit d'une vie de souffrance,

Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé ?

Est-ce donc sans motif qu'agit la providence ?

Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé ?

Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être,

Enfant ; car c'est par là que ton coeur s'est ouvert.

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,

Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

C'est une dure loi, mais une loi suprême,

Vieille comme le monde et la fatalité,

Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême,

Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté.

Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;

Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin de pleurs ;

La joie a pour symbole une plante brisée,

Humide encor de pluie et couverte de fleurs.

Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?

N'es-tu pas jeune, heureux, partout le binevenu,

Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,

Si tu n'avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?

Lorsqu'au déclin du jour, assis sur la bruyère,

Avec un vieil ami tu bois en liberté,

Dis-moi, d'aussi bon coeur lèverais-tu ton verre,

Si tu n'avais senti le prix de la gaîté ?

Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,

Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,

Michel-Ange et les arts, Shakespeare et la nature,

si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots ?

Comprendrais-tu des cieux l'ineffable harmonie,

Le silence des nuits, le murmure des flots,

Si quelque part là-bas la fièvre et l'insomnie

Ne t'avaient fait songer à l'éternel repos ? ...

De quoi te plains-tu donc ? L'immortelle espérance

S'est retrempée en toi sous la main du malheur,

Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,

Et détester un mal qui t'a rendu meilleur ?

O mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle,

Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ;

Plains-la ! c'est une femme, et Dieu t'a fait près d'elle,

Deviner, en souffrant, le secret des heureux.

Sa tâche fut pénible ; elle t'aimait peut-être ;

Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.

Elle savait la vie, et te l'a fait connaître ;

Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.

Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;

Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.

Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge.

Quand tout l'aurait été, plains-la ! tu sais aimer ...

 

Le poète.

Tu dis vrai : la haine est impie,

Et c'est un frisson plein d'horreur

Quand cette vipère assoupie

Se déroule dans notre coeur.

Ecoute-moi donc, ô déesse !

Et sois témoin de mon serment ;

Par les yeux bleus de ma maîtresse,

Et par l'azur du firmament ;

Par cette étincelle brillante

Qui de Vénus porte le nom,

Et comme une perle tremblante,

Scintille au loin sur l'horizon ;

Par la grandeur de la nature ;

Par la bonté du Créateur ;

Par la clarté tranquille et pure

De l'astre cher au voyageur ;

Par les herbes de la prairie,

Par les forêts, par les prés verts,

Par la puissance de la vie,

Par la sève de l'univers,

Je te bannis de ma mémoire,

Reste d'un amour insensé,

Mystérieuse et sombre histoire

Qui dormira dans le passé !

Et toi qui, jadis, d'une amie

Portas la forme et le doux nom,

L'instant suprême où je t'oublie

Doit être celui du pardon.

Pardonnons-nous ; je romps le charme

Qui nous unissait devant Dieu ;

Avcec la dernière larme

Reçois un éternel adieu.

- Et maintenant, blonde rêveuse,

Maintenant, Muse, à nos amours !

Dis-moi quelque chanson joyeuse,

Comme au premier temps des beaux jours.

Déjà la pelouse embaumée

Sent les approches du matin ;

Viens éveiller ma bien-aimée,

Et cueillir les fleurs du jardin.

Viens voir la nature immortelle

Sortir des voiles du sommeil ;

Nous allons renaître avec elle

Au premier rayon du soleil !

Alfred de Musset, publié en 1837

 

Alfred de Musset, 1810 - 1857, poète et dramaturge français

 

Plume-Geante-Litterature-Enfant-Ecrivant.55.jpg 

Rassemblement pour indiquer ses participations et prendre connaissance des autres participants sur le blog des Croqueurs de mots et plus précisément 

Défi 126 , à la barre Jeanne Fadosi :      

suivre les liens déposés en commentaires sous cet article en attendant que dômi ait le temps de compléter

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Published by Jeanne Fadosi - dans jeudi-en-poésie-etc
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commentaires

vénusia 07/07/2014 07:33

bonjour
pardon mais je ne suis pas fan de Musset, sans doute un très grand poète et écrivain, mais que je ne goute point.
merci d'avoir pris le temps de nous donner à lire une de ses œuvres.
bonne journée

Jeanne Fadosi 08/07/2014 11:00



c'est tout à fait ton droit. Sans doute semble-t-il désuet aux jeunes générations et les ravages du décorticage en cours de français conduisent hélas trop souvent à rejeter ce que l'on a dû
étudier en classe et sur lequel on a souffert devant notre page blanche ...


Sans compter, tout les oeuvres qu'on nous a fait ignorer


belle journée


nb c'est enriqueta qui a proposé le défi n°127



enriqueta 05/07/2014 09:02

On y voit bien toutes les étapes jusqu'à la renaissance. C' est très intéressant (à la fois en poésie et en psychanalyse). Oui, l'écriture est une bonne thérapie.

Jeanne Fadosi 08/07/2014 10:52



je crains que la psychanalyse, en engloutissant sur le divan des flots de paroles, ne nous ait privé de quelques oeuvres d'importance ... sourires (soupirs ???)


belle semaine. Je vais me mettre à ta proposition de défi. J'ai déjà mis en ligne le poème pour jeudi



Josette 03/07/2014 11:41

Ces Nuits... combien de fois je les ais lues et relues il y a... je crois pouvoir encore réciter qq lignes de la nuit de mai... c'est le "poète prend ton luth et me donne un baiser..." qui devait
me faire rêver car j'aurai bien inverser les rôles et vu Musset me donner un baiser ??? pourtant ensuite en découvrant sa "vraie" personnalité j'ai constaté que le poète n'était pas bien sérieux
avec les jeunes filles, il avait une âme de marin et une femme dans chaque ville où il passait ..;quelle désillusion !
gros bisous Jeanne c'était formidable ton défi je me suis régalée chez tout le monde.
bises

Jeanne Fadosi 03/07/2014 12:36



oui Josette les chaises ont bien inspiré et dans beaucoup de directions.


Après tout, si un auteur comme Ionesco peut en faire toute une pièce, pourquoi pas nous un petit texte ?


Et je suis d'accord avec toi pour Musset, mais c'est peut-être l'envers du personnage qui en fait un grand écrivain. Je ne dis pas que c'est obligatoire mais la part maudite des artistes est
souvent présente.


bises et belle journée



Martine 03/07/2014 11:34

Merci beaucoup Jeanne. Les nuits de Musset, j'aime tant. Belle journée

Jeanne Fadosi 03/07/2014 12:40



avec sa ballade à la lune et sa pièce Lorenzaccio, ce sont ses oeuvres que je préfère de Musset



jill bill 03/07/2014 11:24

Et bien ce jour-là Alfred n'en manqua pas d'inspiration ! Merci pour ta quinzaine Jeanne, au plaisir, bises

Jeanne Fadosi 03/07/2014 12:41



ou plutôt cette nuit-là... ou ces nuits-là ...


bises



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