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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 10:25

 

Sur l'image du sujet de la semaine 9 de miletune.

A vous de décider* de la découvrir avant ou après la lecture de ce qu'elle m'a inspirée, au croisement d'autres évocations (image support)

 

Quand venait l'orage

 

Panne d'électricité

Dans les années 1950 ...

Dans la pénombre du vestibule, la petite fille regarde, le coeur en vrille, les sanglots de sa maman.

 

Les larmes ne se voient pas sur son visage, mais elle sait bien qu'elle est toute en pleurs et en tremblements à l'intérieur. La porte du bureau est restée entre-ouverte et, tandis  qu'elle l'aide doucement à s'appuyer dans le moelleux des manteaux pendus aux patères, la voix hargneuse continue à sortir du combiné qui a été laissé à l'abandon sur le pupitre du chef d'équipe.

 

Sa maman a pour consigne de répondre au téléphone quand tout le monde est parti en intervention ; et de ne jamais raccrocher au nez des usagers.

 

La voix ordonne et insulte pour que le courant soit rétabli avant l'heure de la traite du soir. Ils sont peu nombreux encore ceux des agriculteurs qui se sont équipés de machines à traire, voire d'une salle de traite.

 

Mais les orages de cette année-là ne leur laissent pas de répit. Les trois équipes sont déjà de sortie. Dans la pluie et le vent, quelquefois sous la grêle. Dans les éclairs et le tonnerre. 

 

La petite fille n'a pas peur de l'orage, pas pour elle. Encore que. Mais elle en connait le danger, d'autant plus grand lorsqu'il faut aller à découvert, en plein champ, pour grimper aux poteaux et réparer les fils électriques. Elle sait, pour en avoir été instruite par son papa, les bienfaits et les dangers de l'électricité : cette énergie déchainée pour l'heure dans le ciel et domestiquée pour le confort des humains depuis à peine un demi-siècle.

 

Elle n'entend pas toujours car elle dort à l'autre bout de la maison, mais elle sait aussi qu'il arrive à son papa de partir en pleine nuit réparer une panne. Un deuxième téléphone de l'EDF a même été installé pour cela dans leur chambre à coucher de leur logement de fonction.

 

Alors la petite fille est très en colère contre cette voix qui gronde et qui exige ...

 

Elle n'a pas peur de l'orage mais elle est terrifiée par ce téléphone suffisant et belliqueux. Elle soulève cette lourde poignée et dit doucement dans le côté du micro : ma maman a bien noté votre demande. Votre ligne sera réparée dès que possible. L'autre voix, surprise, se tait et l'on entend le déclic de quelqu'un qui raccroche.

 

La petite fille replace délicatement l'écouteur sur son support. La poignée est toute moite de sa sueur.

 

- Pourquoi papa , il a dit dimanche que c'était la faute des calculateurs ? Que les tempêtes, elles se moquaient bien des écarts-types. Dis maman, tu sais ce que c'est toi, un écart-type ?

 

- Non, mais tu apprendras cela à l'école quand tu seras plus grande. Tu sais, ton papa, il en a électrifié des campagnes. En calculant bien sûr, mais en observant aussi sur le terrain et en écoutant la mémoire du temps.

Maintenant, les ingénieurs et les techniciens font de très beaux dessins industriels et de savants calculs et c'est dans leurs bureaux modernes qu'ils décident le tracé et le nombre de poteaux. Le moins possible.

 

C'est dans ces scènes et ces bribes de conversation qui l'interpellent et la questionnent, que se forge le goût de la petite fille pour la rigueur des nombres et des schémas, mais aussi pour leur mise à distance, au regard de la vie et de la réalité.

 

On entend déjà au loin, depuis le bureau, retentir à nouveau la sonnerie du téléphone ...

 

Dans un petit coin de sa tête, la petite fille espère très fort que son papa ne tombera pas en panne au milieu de nulle part. Et elle tremble pour lui comme elle pleure à l'intérieur d'elle pour sa maman.

Jeanne Fadosi, réédité chez miletune,

première édition sur mon blog 16 mai 2011 pour les CROQUEURS DE MOTS

 

récit vécu qui a trouvé une résonnance chez un autre contributeur de Mil et Une et son texte réveille en écho le souvenirs de récits de mon père et de l'un de mes frères.

 

* Les mots lus ne sont jamais tout à fait les mêmes que les mots écrits, y compris quand ils sont relus par leur auteur. Les mots impulsés par une image échappent eux aussi, et c'est tant mieux, à un seul déterminisme bi-univoque. Mais il n'est pas gratuit de lire sans voir l'image, ou en l'ayant vu ou en la voyant. Quel que soit votre choix, découvrir l'image support avant ou après, vous ne pourrez remonter le temps pour comparer les expériences.

Le choix de l'une interdit les autres.

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Published by Jeanne Fadosi - dans Les-semaines-deMiletUne
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commentaires

Quichottine 08/03/2014 20:59

Je ne sais pas non plus ce que font les équipes aujourd'hui, mais j'ai relu avec plaisir ton récit.

Merci, Jeanne.
Bises et douce soirée.

Jeanne Fadosi 10/03/2014 11:55



merci quichottine. Bises et belle semaine



fanfan 08/03/2014 16:07

Des souvenirs qui t'ont marquée ! Les gens sont toujours impatients et ne comprennent pas qu'on ne puisse réparer dans les minutes!
Je me souviens de tes récits concertant le métier de ton père: nous avons souvent des pannes avec notre réseau très ancien, et parfois lorsque les gens "rouspètent " , je pense à toi : et je me dis
que les employés ne sont pas responsables !
Je les admire lorsqu'ils réparent la nuit dans la neige !
Bises

Jeanne Fadosi 08/03/2014 18:55



C'est vrai tu y penses quand vous avez des pannes ? Pas facile d'avoir un réseau électrique sans panne dans une région montagneuse comme la vôtre.


bises et belle fin de semaine



jill bill 08/03/2014 12:14

J'ai lu là-bas, avec la photo des éclairs, merci Jeanne, clin d'oeil de jill

Jeanne Fadosi 08/03/2014 18:46



oui. Je ne sais pas si il existe encore des équipes qui se déplacent ainsi de nuit en plein orage



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