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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 06:55

(première mise en ligne 17/10/2011, 17:00)

Réédition du billet Défi n°66 : Au-delà de la fenêtre ... 

 

 

"Enlacez vos lacets sans vous lasser!"

C'était la consigne de vertdegrisaille pour ce défi n°66

 

"Partez d'un objet aussi anodin qu'un lacet, serpentez sur ses boucles et ses (in)sinuations, et laissez-le créer le noeud complexe d'un moment." 

 

Une fenêtre est-elle un objet ? Et si c'est un objet, est-ce un objet si anodin ?

 

17 octobre 1968 : je frissonne en sortant des couvertures. Mon premier élan est de regarder par la fenêtre.

Voilà à peine un mois que je suis dans cette minuscule chambre de bonne et déjà une sourde tristesse s'immisce dans mon quotidien.

 

Le thermomètre affiche vaillamment un modeste 17° et le radiateur ne produira rien de plus.

 

Dans ce quartier cossu aux façades avenantes, je fais l'apprentissage de voisins pauvres. La dernière marche avant la misère car ils ont un toit solide, trop froid, sans confort à part l'eau courante, souvent froide. Il y a un wc à la turque pour tout l'étage. L'eau chaude, il faut aller la chercher au dernier étage, encore au-dessus.

 

Mes parents m'aideront à atteindre mes rêves, en se privant un peu plus sur le quotidien. Mais nous ne sommes pas à plaindre.

 

J'ai acheté un minuscule carnet et j'apprends à compter les moindres dépenses. Je ne suis pas à plaindre. J'ai juste froid, j'ai juste la rage de découvrir ces vieux qui vivent avec le minimum vieillesse, ces employées de maison (on dit encore bonnes à l'époque) qui travaillent du matin au soir six jours par semaine pour un salaire (on dit encore gages aussi) de misère ... ces portes fermées sur le logis d'autres étudiants qui cumulent leurs cours et un travail souvent peu rémunérateur, pour financer leurs études, et que je ne croise jamais ...

 

17 octobre 1969 : la pièce de 8 m2 n'est pas plus grande que ma chambre de bonne de Neuilly l'an dernier. Pourtant,l'espace est bien agencé, les murs sont propres et la lumière rentre à flots tandis que le chauffage central assure une douceur confortable. Le bureau est sous la large baie qui occupe toute la largeur de la chambre.

 

Entre deux pages étudiées, je lève les yeux pour voir ce ciel qui s'assombrit des pluies d'automme. 

 

Mon visage s'assombrit lorsque mes yeux quittent le ciel. Le paysage est barré sur ma gauche par le bâtiment des garçons de la cité universitaire, sur ma droite par un enchevêtrement des bretelles en béton de la prochaine autoroute. Il y a aussi des rails, à l'infini. Je ne me souviens plus bien où dans mon champs de vision. Ce dont je me souviens, ce qui m'étreignait le coeur chaque jour, sans accoutumance, c'est l'autre côté de la rue. Derrière les palissades qui le masquent aux piétons et aux voitures, mon regard se porte sur la fragilité des planches et des tôles mal jointes, la fumée qui s'échappe de simples tuyaux de poêles surmontant des toits en carton goudronné pour une étanchéité approximative.

 

De l'autre côté de la rue, c'est le bidonville de Nanterre.

Le 17 octobre ne m'évoque rien. En 1969, on fait encore silence sur cette terrible nuit. On se souvient surtout de Charonne.

 

Si on me l'avait appris, cette vue m'aurait-elle été plus insupportable encore ?

 

Combien de ces malheureux, hommes mais aussi femmes et enfants, étaient-ils partis ce 17 octobre 1961, pour défiler pacifiquement et avec confiance pour défier le couvre-feu qui venait de leur être imposé ?

 

Combien de femmes et d'enfants ne sont jamais revenus de cette marche sur Paris ?

Combien d'hommes, maris, pères, ne sont jamais revenus au bidonville ?

 

Si on me l'avait appris, cette vue m'aurait-elle été plus insupportable encore ?

 

Mais ce jour-là, je sais en revanche qu'en rentrant de mes menues courses pour la fin de semaine, (je compte toujours le moindre centime), un ou deux enfants seront sur mon passage, me demandant un morceau de pain.

J'ai pris l'habitude d'en acheter un peu plus, pour eux. Et tout à l'heure, je leur achèterai une tablette de chocolat.

 

17 octobre 2011 :  journée mondiale du refus de la misère.

 

Je ne sais pas s'il est ou non pertinent de rapprocher ces deux événements. Mais moi, ces mois passés à Nanterre, j'ai juste appris à cotoyer une misère qui restait digne, en mesurant mon impuissance devant ce qui s'étalait pudiquement au-delà de la palissade.

 

17 octobre 2011, alors même que, dans la dignité, les survivants veulent se recueillir sur le Pont de Neuilly de sinistre mémoire, ils devront se contenter d'un autre lieu car on leur en a refusé l'autorisation.

 

*****

 

Post scriptum (mise à jour du 25 octobre 2012) : 17 octobre 2012 vers 6 heures du soir

communiqué de presse de Monsieur François Hollande, Président de la République Française,

tel qu'il est lisible sur le site officiel de l'Elysée

 

"Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes."

François Hollande, Président de la République, 17 octobre 2012

 

      post scriptum du 17 octobre 2014 :

le 17 octobre 2011, le cinquantième anniversaire de ce lugubre anniversaire, dédaigné par le président de la République d'alors, a donné lieu à divers signes tangibles de respect sur des lieux de mémoire, pose de plaques, au pont de Bezons, au pont de Clichy, nom de rue ou d'avenue dédié à l'évenement comme à Nanterre. sources L'Humanité ;  Le Monde)

 

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commentaires

E
dans la première moitié du 20s, Zola n’était encore pas loin, nos enfants de l'Ipad et du réchauffement climatique n'en croiraient pas leurs yeux - quant à la cruauté de l'homme envers l'homme, ma
foi, elle était, est, et sera toujours la même
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J


et en allant y voir de près, Zola est encore ça et là, d'actualité, même à Paris ...


cruauté éternelle ? peut-être. Mais on peut quand même ne pas lui laisser le champ libre



M
A l'époque où tu étais étudiante à Nanterre, j'habitais chez mes parents à Rueil juste à la limite de Nanterre où j'allais souvent. J'ai vu les bidonvilles cela m'a révolté mais m'a permis de
relativiser, mes parents n'étaient pas riches il y avait parfois les huissiers qui venaient pour menacer de saisir mais on mangeait à notre fin et on vivait dans un appartement au 5ème étage avec
une vue sur tout paris et les terrains vagues en dessous. on avait l'eau courante, les wc. Pas d'eau chaude il fallait la faire chauffer mais on vivait dans un appartement propre et chauffé. Cela
me suffisait ou presque car rien ne remplace l'amour et mes parents étaient trop préoccupés par leur propres problèmes. Il fallait dire qu'à l'époque on avait pas les mêmes besoins que la société
de consommation a créé. On trouve toujours plus pauvre ou malheureux que soi. C'est bien une journée mondiale du refus de la misère même si cela ne changera pas grand chose. Bon week-end
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J


merci pour ces souvenirs, simples et presque heureux ou tu ressentais quand même les problèmes de tes parents.


vous avez dû en profiter de la mer ce we. et peut-être pour se baigner même !


bises et belle fin de dimanche



T


 le fil de ta pensée reste ouvert sur ces évènements et là une fenêtre s'est fermée encore .... qui veut ignorer le souvenir sur le pont de Neuilly   !  merci pour ta vision à travers la fenêtre de ta petite chambre d'étudiante !! bizzzoux Jeanne



Répondre
J


sourires ... je viens de découvrir que la première émission satirique de la télévision française qui n'avait qu'une chaine à l'épqoue : la boite à sel, a été sabordé par ses créateurs (Amadou,
Rocca, Tchernia ...) le 2 février 1960 pour refuser la censure  au sujet de la guerre d'Algérie


Bises



M


Il convient d'être vigilant et de remettre régulièrement en lumière les zones d'ombre de l'Histoire.



Répondre
J


Il y en a sûrement d'autres à découvrir. Celles-ci étaient tues mais sues au moins par les adultes de ces époques.



V


Partir de l'objet pour serpenter sur les chemins de la misère humaine... une réflexion qui nous rappelle qu'au-delà de nos jeux et de notre confort actuel, il y a des choses à observer...



Répondre
J


C'est si simple de détourner le regard ... ou pire de faire une moue de dégoût !



J


Très beau texte ... ta vision des choses et ce rappel à la mémoire du passé nous permet de mieux voir notre présent ... Merci !



Répondre
J


le nez dans le guidon, on ne voit pas bien l'immédiat. si notre vision pouvait être meilleure peut-être reproduirions-nous moins d'erreurs du passé, mais cela n'empêcherait pas d'en inventer de
nouvelles ...


Bises



H


Un beau texte très poignant, sur le monde qui nous entourait, et qui continue de nous entourer.
Nous nous enlisons ...


Merci Jeanne, de nous rappeler.


Gros bisous à toi



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J


des espoirs naissent ça et là, avec leur flot d'incertitudes et de risques potentiels aussi ...


Bises et beau dimanche



J


Je suis très émue par ce texte ! Il y a 50 ans, c'était hier ! On dit plus jamais, cela mais cela continue, ce sont les Roms.. c'est à Mayotte oû est ma fille qui me décrit des horreurs
des déchirements, où la vie est si chère qu'ils ne peuvent plus manger leur plat local d'ailes de poulets qui viennent du Brésil.. ou d'ailleurs : Oui il y a de quoi s'indigner !


Il faut le dire.. ton texte est beau ! Merci



Répondre
J


Oh oui, les puissants ont beau minimiser ces actes cruels, l'Histoire jugera aussi notre époque qui n'est pas très exemplaire ...


Bises et belle journée



N


Bonjour jeanne, c'est émouvant ton article, cela fait deux que je lis sur le même


sujet, mais complètement différent mais très beaux tous les deux.


Bonne journée jeanne, tu écris très bien.



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J


Heureusement sur la Toile ces évènements tragiques n'ont pas laissés indifférents. Je ne peux pas oublier ces images ...



F

quelle idée de leur refuser l'autorisation de défiler sur les lieux du drame! Tu évoques des souvenirs difficiles; Avant la pauvreté n'engendrait pas la violence . On supportait, et on essayait de
s'en sortir honnêtement . Mais la misère existe toujours et cela ne s'arrange pas !


Répondre
J


Ben oui ! faut surtout pas se rappeler autrement que sur commande. 



Q


Tu as une façon magnifique de raconter le 17 octobre...


Des mots émouvants, une envie de se rebeller contre l'inadmissible...


Hélas ! Combien de "17 octobre" seront encore nécessaires avant que quelque chose change en profondeur...?


 


Bisous et belle soirée malgré tout.


Merci pour ces rappels.



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J


Les humains sont capables du pire plus souvent que du meilleur ... et l'Histoire est faite de flux et de reflux en la matière


bises



M


merci pour ce magnifique texte
oui il est plus que temps que l'état français balaie devant sa porte et reconnaisse ce crime
l'information est largement passée aujourd'hui à la radio, la télé et ici
encore merci



Répondre
J


pas seulement la France. L'Union européenne vient de supprimer ses aides ... ce n'est pas ces petites économies qui permettront pourtant de renflouer les banques ...



L


C'est ma première visite mais le ton de ces textes trés émouvants et trés bien écrits me donnent envie de revenir, à Bientôt. Amicalement.


Henri.



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J


Mon blog est très éclectique et désordonné mais cela me va comme cela. Au plaisir de se revoir sur nos pages respectives au moins à l'occasion des défis des CROQUEURS DE MOTS


Amicalement et à bientôt



E


que de choses terribles charrie l'histoire !!!



Répondre
J


L'Histoire, et souvent l'actualité mais on ne regarde pas le présent, il gêne trop ceux qui vivent dans leur confort



P


Toi aussi !


Triste anniversaire que celui-ci.


La misère, rien n'y fait, rien ne bouge. Je ne suis pas résignée et cela me met en colère. Crois-tu sincèrement qu'un jour ...


Ton texte est très beau. Merci. Il faudrait le propager dans les "têtes blondes"



Répondre
J


Avec la manière dont les puissants se préparent à apporter des soi-disants remèdes à "la crise mondiale" qui va encore l'aggraver, la misère va prospérer je le crains !



E


ce qu'on pouvait voir de ta fenetre je ne connaissais pas ainsi ...un regard partager


qui t'oblige a reflechir sur ce que l'on parfois de coté dans sa tete


bisous



Répondre
J


Quand on a un bidonville sous son regard pendant toute une année universitaire, il est difficile de faire comme s'il n'existait pas ! ce n'est pas un hasard et je ne l'ai lu ou entendu nulle part
dans les analyses historiques récentes sur l'année 1968, ce n'est pas un hasard si le mouvement de 1968 est né à Nanterre, et plus précisément dans le département de sociologie !


bises



M


ayant  vécu de  par mon âge tout ce que tu écris, je ne  peux que te dire  bravo et plus: merci pour ce rappel d'événements volontairement occultés  par...


combien faudra-t-il lencore de  morts et de misère  pour que tout  cela  n'existe  plus.? En tous  les cas, très émouvant ce texte.  amitiés



Répondre
J


Il est vrai que je n'ai pas fait dans la légèreté, mais j'avais vraiment envie de parler de ce cinquantième anniversaire et je n'ai trouvé la manière d'aborder le sujet que ce matin.


Ce texte décrit simplement ce que j'ai cotoyé.


Amicalement



M


Bonsoir Jeanne,


Au delà de la fenêtre... le monde est beau mais aussi d'une extrême laideur, d'une extrême injustice.


Merci Jeanne pour cette encre très émouvante


Bonne soirée


Martine



Répondre
J


Lemonde tel qu'il est, il convient de le regarder sans se voiler la face ...


Belle fin de journée, Martine



A


Ils devraient aller à l'Elysée...... bel après midi bises



Répondre
J


Il y en a qui seraient trop contents d'avoir un motif de remplir des charters ...


Bises et belle fin de journée



M


Très bonne semaine à toi.



Répondre
J


Merci toi aussi



M


Je voulais écrire BISOUS !!!!



Répondre
J


j'avais bien compris ... et phonétiquement bious, c'est bien le son qu'un bisou fait  ...



M


Ton bidonville de Nanterre est toujours d'actualité et se renouvelle dans beaucoup de villes malheureusement et en plus on les chasse, ils ne vont pas avec le décor !!! Et si l'on obligeait les
gros nantis à vivre dans ces bidonvilles, combien de temps tiendraient-ils ??? un mois, une semaine, un jour ???


Bious






Répondre
J


Un film a été tourné sur ce sujet il y a quelques années avec un acteur très connu, je ne me souviens pas du titre dans l'immédiat mais je vais sûrement trouver !


Le thème en était un pari qui nous entrainait dans la vie des sans logis avec humour et tendresse, mais pas toujours avec réalisme.


Bises



H


Oui plein de choses qu'on ne sais pas, qu'on ne nous dit pas !!!!!


Et pour cause, que pourrions nous changé si on savait ?


Résignée, non !!!


En colère contre ces siècles de mensonge, contre ces siècles d'injustice qui durent et perdurent.


 


Tu as raison d'associer les deux, il n'est pas qu'un hasard !!!


Merci de ce défi Jeanne.


Gros bisous



Répondre
J


Après coup pas grand chose en effet. Mais changer le regard déjà et rendre leur dignité aux fils et aux petits fils qui sont paumés.


 


Essayer que cela ne puisse pas se reproduire ! en tous cas rester vigilant


bises et belle fin de lundi



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