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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 07:00

C'est grâce aux jeudis en poésie des CROQUEURS DE MOTS que j'ai découvert sur un blog le poète Emile Verhaeren.

Le thème de ce jeudi proposé par ABC me donne l'occasion de mettre en ligne ce poème écrit au début du XXème siècle, et qui correspond si bien à l'époque actuelle et prolonge aussi le silence de la semaine dernière.

 

L'attente

 

Et c'est au long de ces pays de sépulture, 

En ces marais, qui sont bourbeux depuis mille ans, 

Que j'amarre, ce soir, mon désir d'aventure, 

Comme un brusque voilier fragile et violent.

 

J'ai délaissé, là-bas, les quais lointains, 

D'où s'exaltait et naviguait, dans les matins, 

Inassouvie, 

Avec le vieux butin du monde en ses flancs clairs, 

Avec ses pavillons ameutant l'air, 

L'Eternelle, qui est la vie.

 

Ici, le silence pèse de tout son poids 

Sur un enclos bordé de dunes ; 

Les mains obliques de la lune 

Y caressent, sous les cieux froids, 

D'énormes rangs de tombeaux blancs.

 

Des branchages, pareils à des vertèbres, 

Pendant, cassés, autour de troncs massifs et lourds ; 

De gros oiseaux de vair et de velours, 

A vol torpide et lent, y foulent les ténèbres.

Clepsydres d'or, crânes et torches, 

Mains de granit heurtant le seuil des porches, 

Ailes de pierre et leurs pennes de fer, 

Feuilles jaunes jonchant les dalles, 

Oh ! tout l'automne et tout l'hiver 

De la mort immémoriale.

 

Oh ! l'âpre cimetière épars de l'humaine pensée ! 

La montante Babel écroulée en tombeaux, 

Où toute une splendeur d'espoir et de flambeaux, 

Contre le sol, est écrasée, 

Tandis qu'en haut, toujours, les merveilleux mystères 

Ouvrant leurs espaliers de feux, au firmament, 

Tendent, mais dans la nuit, leurs fruits de diamant 

Vers les angoisses de la terre.

 

Pourtant, a-t-on lancé au fond des cieux, 

Pour les capter, 

De merveilleux filets ; 

A-t-on fixé et ajusté, 

L'autre après l'un, les faits après les faits ; 

A-t-on dressé des échelles fragiles 

Dont la raison affermissait chaque échelon, 

Avec des doigts agiles ; 

A-t-on construit, pour les atteindre, 

De siècle à siècle et d'âge en âge, 

Sans se lasser jamais, ni sans se plaindre, 

De blancs et merveilleux échafaudages ? 

Et néanmoins, voici le cimetière épars, 

La montante Babel écroulée en tombeaux, 

Où la pensée est morcelée et dispersée 

En blocs hagards 

Et en mornes flambeaux.

 

C'est que celui qu'on attendait n'est point venu, 

Celui, dont la nature entière 

Assemblera, un jour, la subtile matière 

En des creusets puissants non encore connus ; 

C'est que la race ardente et fine, 

Dont il sera la fleur, 

N'a point multiplié ses milliers de racines 

Jusqu'au tréfonds des profondeurs ; 

C'est que le passé mort domine encor et capte 

Trop fortement, toute vigueur de volonté, 

Pour que l'esprit, d'un large effort s'adapte 

A son milieu nouveau de vérité ; 

C'est que tout homme enfin n'écoute point assez 

Le sommeil d'avenir qu'il tient, en soi-même, bercé, 

Et qu'il entend sous les grands cieux solennisés, 

Rêver, à mots divins, la nuit, dans le silence.

 

Mon coeur, est-il un voeu de joie et de vaillance 

Plus superbe à former, que d'être, 

Un jour, le héraut pur de ce prodige à naître ; 

Que de dompter déjà pour sa large victoire, 

Les blancs chevaux du vierge orgueil et de la gloire ?

 

Oh vous, mes mains, restez nettes et belles, 

Oh vous, mes yeux, restez clairs, mais fermés, 

En attendant le tranquille rebelle 

Que les siècles auront subtilement formé, 

Pour découvrir, à coups d'audace et de génie, 

Les mots qui recèlent toute harmonie 

Et réunir notre esprit et le monde, 

Dans les deux mains d'une très simple loi profonde.

Emile Varhaeren, recueil Les visages de la vie, 1899

 

Emile Verhaeren, 1855 - 1916, poète belge flamand d'expression française

un petit tour au musée provincial Emile Verhaeren ?

 

reflets fleurs et tombes

 

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commentaires

J

La chanson fait plus de bruit....  Jill
Répondre
J


tu as sans doute raison



E

Un thème qui a inspiré bien des poètes!
Répondre
J


Oui mais le plus souvent sur le mode de l'attente amoureuse



M

Cette voix du nord est d'une poignante mélancolie et me trouble.
 Merci pour ce choix partagé.
Répondre
J


J'imagine bien qu'elle parle au coeur des gens du Nord. Mais les ambiances normandes s'y retrouvent aussi en automne.


ravie que ce poème t'aies plu, comme il m'a plu



E

merci d'évoquer ce grand poete pas assez connu, incomparable pour décrire les  paysages du nord
Répondre
J


Je l'ai découvert grâce à nos échanges sur Internet comme je l'écris dans le billet, même si il est cité dans l'anthologie de Pierre Seghers.



O


Bonsoir Jeanne. Il y a des passages mangifiques dans ce texte que j'ai aimés dès la première lecture, mais pour apprécier untexte aussi long et aussi dense il faudrait le lire plusieurs fois au
calme.


Je connaissais Emile Verhaeren car lorsque j'étais à l'école primaire notre maître nous avait fait apprendre une strophe du "Vent". J'ai retrouvé le texte sur le net et te donne le lien si tu
veux le lire. C'est un poème de saison.


http://www.florilege.free.fr/florilege/verhaere/levent.htm


Bises à toi Jeanne



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J


Je te remercie pour le lien. Je découvre ce poète belge que je n'ai jamais étudié en classe



A


Attente d'une harmonie dans le silence, au-delà une loi profonde qui réunit le monde. Beau choix, qui nous amène à découvrir cet auteur. Amitiés



Répondre
J


Ravie d'avoir fait partager cette découverte qui le fut pour moi aussi


Amicalement



J


Poète bien connu par chez moi....  Un très bon choix Jeanne !  Merci, jill bises



Répondre
J


J'espère bien ! mais je suis désolée que la réputation de vos auteurs ne passent pas aussi bien la frontière que celle de vos chanteurs ...


Bises



A


Tu as très joliment uni les deux thèmes, je suis sous le charme !



Répondre
J


J'ai trouvé ce poème sur la toile avec la requête Attente et poèmes. Ce que j'ai trouvé d'autre parlait le plus souvent de l'attente amoureuse ou de celle de sa propre mort. Celui-ci me semblait
plus profond et complexe et la poésie des mots plus puissante



L


Merci, Jeanne, pour ce poème que je ne connaissais pas. Une attente métaphysique ? Je le ressens comme ça et je goûte aussi les images symboliques. Bonne soirée, bises.






Répondre
J


Je pense comme toi.


Bises



M


Très belle poésie. Bon jeudi.



Répondre
J


je trouve aussi. C'était mon choix en tous cas



M


Merci pour ton choix car j'aime beaucoup ce poète (tout comme Maurice Carème) et cette quête dans l'attente est très belle !


Merci aussi pour le lien. Bonne journée


Monelle



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J


Autant je connaissais depuis toute petite Maurice Carême, autant j'ai découvert tout récemment ce poète. Peut-être parce qu'il est belge et vu déjà le peu de place que l'on donne à la poésie du
XXème siècle ...



C


Bonjour Jeanne .


Emile Verhaeren , poète trop peu connu car belge (comme moi ).


Ses poèmes sont souvent nostalgiques , tel celui-ci , mais ils ne sont pas tous de ce style .


Ils évoquent pour la plupart sa région natale : la Flandre .


A l'école,chez nous,c'était un "incontournable" !


LE CHALAND


 


Sur l'arrière de son bateau,


Le batelier promène


Sa maison naine


Par les canaux.


 


Elle est joyeuse, et nette, et lisse,


Et glisse


Tranquillement sur le chemin des eaux.


Cloisons rouges et porte verte,


Et frais et blancs rideaux


Aux fenêtres ouvertes.


 


Et, sur le pont, une cage d'oiseau


Et deux baquets et un tonneau ;


Et le roquet qui vers les gens aboie,


Et dont l'écho renvoie


La colère vaine vers le bateau.


 


Le batelier promène


Sa maison naine


Sur les canaux,


Qui font le tour de la Hollande,


Et de la Flandre et du Brabant.


 


Il transporte des cargaisons,


Par tas plus hauts que sa maison :


Sacs de pommes vertes et blondes,


Fèves et pois, choux et raiforts,


Et quelquefois des seigles d'or.


Qui arrivent du bout du monde.


 


Emile Verhaeren


Bisous et bonne journée .






Répondre
J


Il est joyeux et magnifique ce poème un grand merci. Je l'ai rangé dans mes poèmes choisis et qui sait si les CROQUEURS DE MOTS ne me donneront pas l'occasion de le mettre en ligne.


bises et belle fin de journée



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