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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 11:00

~ Billet 387 ~

Voilà quelques semaines que je n'avaispas publié pour le Casse-tête de la semaine. Le temps n'étant pas extensible, j'ai bien dû faire des choix. Cette semaine, j'veux du cuir !, nous suggère la voix de Lajemy.
Il parait que c'est le titre d'une chanson, mais j'ai la mémoire qui flanche ...
Dans nos sociétés dites avancées de ce début de troisième millénaire, on veut des chaussures de cuir à la dernière mode, de préférence pas chères, et peu importe dans quelles conditions elles ont été fabriquées et ont circulé dans des avions ou des cargos, au prix de la disparition d'un savoir faire local qui met à genou des régions entières.
Des souliers de cuir ont toujours été un luxe dont on prenait grand soin. Il y avait les souliers du dimanche qui duraient souvent toute une tranche de vie.

Mieux qu'un laïus de mon cru, je préfère vous soumettre le français*magnifique d'Alphonse Daudet dans Le petit Chose, où il évoque l'inconfort d'un matériau de substitution, très nouveau à son époque, alors que la faillite de leur père les avait plongés dans la pauvreté.
Tiens, encore des pistes de réflexion pour tous ceux qui sont nostalgiques d'un passé forcément meilleur que maintenant ou ceux qui sont légion à présenter comme une nouveauté le déclassement social d'une génération à l'autre.

* C'est le quarantième anniversaires des journées de la francophonie.

Extraits du Petit Chose de Alphonse Daudet

Deuxième partie

I mes caoutchoucs

[…] Jamais je n’oublierai mon premier voyage à Paris en wagon de troisième classe.

[…] Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place, immobile entre mes deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées. Comme je n’avais pas d’argent ni de provisions, je ne mangeais rien de toute la route. Deux jours sans manger, c’est long !

[…] Le voisinage (du) panier me rendit très malheureux, surtout le second jour. Pourtant, ce n’est pas de la faim que je souffris le plus en ce terrible voyage. J’étais parti de Sarlande sans souliers, n’ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces. […] Très joli, le caoutchouc ; mais l’hiver, en troisième classe … Dieu ! que j’ai eu froid ! C’était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures entières pour essayer de les réchauffer. […]

Eh bien ! malgré la faim qui lui tordait le ventre, malgré le froid cruel qui lui arrachait des larmes, le petit Chose était bien heureux, et pour rien au monde il n’aurait cédé cette place, cette demi-place qu’il occupait entre la Champenoise et l’infirmier. Au bout de toutes ces souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.

[…] Il habitait, dans une maison à côté de l’église, une petite mansarde au cinquième ou au sixième étage, et sa fenêtre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste à hauteur du cadran.

En entrant, je poussai un cri de joie. « Du feu ! quel bonheur ! » Et tout de suite, je courus à la cheminée présenter mes pieds à la flamme, au risque de faire fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s’aperçut de l’étrangeté de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.

- Mon cher, me dit-il, il y a une foule d’hommes célèbres qui sont arrivés à Paris en sabots, et qui s’en vantent. Toi, tu pourras dire que tu y es arrivés en caoutchoucs : c’est bien plus original.

[…]

III Ma mère Jacques

[…]

IV La discussion du budget

[…]

Maintenant que mon frère est près de moi, la rue ne me fait plus peur. Je vais la tête haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare au premier qui rira ! Pourtant une chose m’inquiète. Jacques, chemin faisant, me regarde à plusieurs reprises d’un air piteux ? Je n’ose lui demander pourquoi.

- Sais-tu qu’ils sont très gentils tes caoutchoucs ? me dit-il au bout d’un moment.

- N’est-ce pas, Jacques ?

- Oui, ma foi, très gentils … Puis, en souriant, il ajoute : c’est égal, quand je serai riche, je t’achèterai une paire de bons souliers pour mettre dedans.

Pauvre cher Jacques ! il a dit cela sans malice, mais il n’en faut pas plus pour me décontenancer. Voilà toutes mes hontes revenues. Sur ce grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d’aimable en faveur de ma chaussure, je veux rentrer […]

Alphonse Daudet, le petit Chose, petit condensé autour des caoutchoucs de la page 161 à 186,

Editions du Panthéon, collection « pastels », MCMLIV (1954)



En réalité ma démarche est partie d'un objet en cuir, ou plutôt relié en cuir pleine peau par ma soeur Jacotte, dont je ne vous avez pas encore présenté cet aspect de ses violons d'Ingres.
le-petit-Chose1e.jpg  le-petit-Chose4e.jpg   
 

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commentaires

Q

Une jolie reliure pour un livre que j'ai adore lire et relire, même s'il m'a toujours fait pleurer.


Répondre
J


Je ne compte pas non plus le nombre de fois que je l'ai lu



H

De quoi méditer ... La pauvreté n'a pas d'époque, ni le désarroi qu'elle engendre.
La reliure est vraiment très belle ! J'ai lu il y a déjà quelques temps au sujet de ta soeur, et ses réalisations sont superbes.
Bises nocturnes


Répondre
J


Oh, tu as raison pour la pauvreté. et ses morsures non plus même si la société de consommation la rend moins visible. La reliure est une activité qui demande de la force qu'elle n'a plus du tout
mais Jacotte s'est remise à faire du pastel et les tableaux qu'elle a fait en février mars ont une belle homogénéité de style. Bises tardives en attendant un retour à la normale sur internet et
OB



F

ta soeur a fait un excellent travail;
j'adore le petit chose, je l'ai lu plusieurs fois à différents âges ..
c'est assez drôle et touchant ,ce passage où il parle des caoutchoucs!
Bises


Répondre
J


Elle a eu du mal car je crois que le cuir était traité pour un autre usage que la reliure et ne se prêtait que mal à ce travail. Le fait qu'elle s'en soit sortie aussi bien n'en est que plus
méritoire. Bises



B

Très originale interprétation de ce thème. merci pour ce texte du Petit chose que j'avais complètement oublié


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J


En fait, je suis partie du contenant, la reliure pour me pencher sur le contenu. ...



L

c'était un très beau texte que tu  nous a rappelé , qui montrait bien la souffrance d'un enfant dont la différence sociale crée une marginalité .
L'argent n'est pas très important mais enfant le fait d'être différent des autres par l'habillment  peut être très traumatisant.
Alors une fois adulte on rêve parfois de cuir et de reconnaissance sociale par l'apparence, l'habit ne fait pas le moine , mais accepterons nous un avocat sans sa robe , le vrp sans sa cravate , le
PDG sans sa rolex et sa serviette de cuir, le rokker sans son cuir.


Répondre
J


l'argent n'est qu'un moyen de paiement et d'échange mais la pauvreté, elle se voit au manque de l'essentiel et le Petit chose avait bien mal aux pieds de froid. Quant à l'apparence et à la
parure, elle a été de tous les temps d'une grande importance et je le pense dans toutes les civilisations. J'ai vu avec émerveillement un doucmentaire sur des chevaux de l'Inde qui étaient
merveilleusement parés pour je ne sais plus quelle fête importante Mais il y a sûrement des patrons qui ont d'autres priorités que la marque de leur montre ...



H


Rentabilité, économie, écologie... Bien des mots qui ont du mal à cohabiter.
Très bel objet pour le thème.
Gros bisous Jeanne



Répondre
J


Le cuir est moins rare maintenant que 10% de la planète mange trop de viande d'animaux grands pourvoyeurs de belles peaux, mais le cuir reste quand même une matière à laquelle tous n'ont pas
accès. On l'utilise aussi souvent plus pour l'inutile que pour l'utile et les vieux métiers d'art disparaissent un peu vite. Je suis admirative de la manière dont les cuirs sont travaillés dans
les pays du Maghreb par exemple


bises et belle fin de semaine



P

Pendant la guerre, j'ai porté des galoches avec semelle de bois, et ma mère me disait:" tu pourras dire que tu en as un jour porté !!! " je crois qu'elle avait raison, puisque j'en parle !!! Bises
et belle soirée !


Répondre
J


Mes parents m'ont raconté que mon père faisait des galoches à mes frères et soeurs dans de vieux pneus !


En ce qui me concerne, j'ai longtemps porté des souliers d'occasion pour avoir des souliers du dimanche comme beaucoup d'enfants du baby boom.


Bises et belle fin de semaine



C

merci pour ton passage.
Très joli article j'aime beaucoup !
et ce rappel de notre cher Alphonse Daudet !
Magnifiques livres en cuir que l'on se plait à caresser, à lire , à relire ..
le toucher des livres c'est important et même ceux qui ne sont pas en cuir ;)
A bientôt !

sympa la possibilité de grossir les caractères pour lire ... je ne savais pas !! merci de me l'apprendre !!! hihihii !!
à bientôt :)


Répondre
J


Oui, tu as raison, le toucher d'un livre est aussi important et je peste contre les gros pavés qui ont été écrit ces dernières années. Je ne sais pas quel autre plaisir sans doute on aura avec
les livres électroniques. Quand ils seront devenus accessibles, j'utiliserai sans doute les deux.


A bientôt également



C

un joli billet pour  rappeller ces bons vieux godillots ! que je n'ai pas connu mais bien remarqué sur les vieilles photos jaunies de ma grand mère!
cette reliure est magnifique un grand bravo à Jacquotte . Comment va sa santé?
Passe un beau week end Jeanne et bonne semaine


Répondre
J


je crois que les caoutchoucs décrits étaient du dernier cri à l'époque, mais pas du tout adaptés aux rigueurs de l'hiver. Jacotte a été opérée des dents pour lui enlever tous les morceaux qui
restaient dans les gencives. Cela n'a pas été simple de trouver un hôpital qui veuille le faire mais tout s'est bien passé et elle se remet doucement. Pour le reste, il y a toujours des hauts et
des bas, mais c'est plutôt mieux qu'en septembre. Elle s'est même remis à dessiner avec des pastels. belle semaine



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