Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 03:00

 

"Rendez-vous", c'est le sujet du 1er jeudi en poésie proposé par Enriqueta pour le défi n°89 des CROQUEURS DE MOTS

 

Et comme si ce n'est aujourd'hui, c'est dans les jours qui viennent que je vais aller près de la tombe où reposent les os de mes parents, je dépose en pensées ce poème en guise de fleurs, même si j'y ajouterai quelques pensées ou de la bruyère ...

Il faut lire ce poème en entier ...

Pour les pressés, mais ce serait dommage, j'ai aussi prévu des extraits ICI.

 

Un rendez-vous

 

 

Dans ce nid furtif où nous sommes, 

Ô ma chère âme, seuls tous deux, 

Qu’il est bon d’oublier les hommes, 

Si près d’eux ! 

 

Pour ralentir l’heure fuyante, 

Pour la goûter, il ne faut pas 

Une félicité bruyante ; 

Parlons bas. 

 

Craignons de la hâter d’un geste, 

D’un mot, d’un souffle seulement, 

D’en perdre, tant elle est céleste, 

Un moment. 

 

Afin de la sentir bien nôtre, 

Afin de la bien ménager, 

Serrons-nous tout près l’un de l’autre 

Sans bouger ; 

 

Sans même lever la paupière : 

Imitons le chaste repos 

De ces vieux châtelains de pierre 

Aux yeux clos, 

 

Dont les corps sur les mausolées, 

Immobiles et tout vêtus, 

Loin de leurs âmes envolées 

Se sont tus ; 

 

Dans une alliance plus haute 

Que les terrestres unions, 

Gravement comme eux côte à côte, 

Sommeillons. 

 

Car nous n’en sommes plus aux fièvres 

D’un jeune amour qui peut finir ; 

Nos coeurs n’ont plus besoin des lèvres 

Pour s’unir, 

 

Ni des paroles solennelles 

Pour changer leur culte en devoir, 

Ni du mirage des prunelles 

Pour se voir. 

 

Ne me fais plus jurer que j’aime, 

Ne me fais plus dire comment ; 

Goûtons la félicité même 

Sans serment. 

 

Savourons, dans ce que nous disent 

Silencieusement nos pleurs, 

Les tendresses qui divinisent 

Les douleurs ! 

 

Chère, en cette ineffable trêve 

Le désir enchanté s’endort ; 

On rêve à l’amour comme on rêve 

À la mort 

 

On croit sentir la fin du monde ; 

L’univers semble chavirer 

D’une chute douce et profonde, 

Et sombrer ... 

 

L’âme de ses fardeaux s’allège 

Par la fuite immense de tout ; 

La mémoire comme une neige 

Se dissout. 

 

Toute la vie ardente et triste 

Semble anéantie à l’entour, 

Plus rien pour nous, plus rien n’existe 

Que l’amour. 

 

Aimons en paix : il fait nuit noire, 

La lueur blême du flambeau 

Expire ... nous pouvons nous croire 

Au tombeau. 

 

Laissons-nous dans les mers funèbres, 

Comme après le dernier soupir, 

Abîmer, et par leurs ténèbres 

Assoupir ... 

 

Nous sommes sous la terre ensemble 

Depuis très longtemps, n’est-ce pas ? 

Écoute en haut le sol qui tremble 

Sous les pas. 

 

Regarde au loin comme un vol sombre 

De corbeaux, vers le nord chassé, 

Disparaître les nuits sans nombre 

Du passé, 

 

Et comme une immense nuée 

De cigognes (mais sans retours !) 

Fuir la blancheur diminuée 

Des vieux jours ... 

 

Hors de la sphère ensoleillée 

Dont nous subîmes les rigueurs, 

Quelle étrange et douce veillée 

Font nos coeurs ? 

 

Je ne sais plus quelle aventure 

Nous a jadis éteint les yeux, 

Depuis quand notre extase dure, 

En quels cieux. 

 

Les choses de la vie ancienne 

Ont fui ma mémoire à jamais, 

Mais du plus loin qu’il me souvienne 

Je t’aimais ... 

 

Par quel bienfaiteur fut dressée 

Cette couche ? Et par quel hymen 

Fut pour toujours ta main laissée 

Dans ma main ? 

 

Mais qu’importe ! ô mon amoureuse, 

Dormons dans nos légers linceuls, 

Pour l’éternité bienheureuse 

Enfin seuls ! 

 

 

Sully Prudhomme1Les vaines tendresses, 1875

 

Sully Prudhomme, 1839 - 1907, premier lauréat du prix Nobel de littérature en 1901

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

O

Non, Jeanne,


la vie n'est jamais simple,


pour personne.


***

Tout ce qu'on nous demande,


en fait,


c'est de cueillir les roses invisibles du quotidien...

Bonne journée,


Jeanne.

Loop 
Répondre
J


Elles sont précieuses ces minuscules choses qui font le sel de la vie, comme l'égrenne Françoise Héritier dans son dernier livre


Merci de ton message généreux, Loop



O

Les tendresses ne sont jamais vaines


Les douceurs caressent nos mains


Les coeurs purs s'éprennent...


Loop
Répondre
J


le titre singulier de ce recueil de poèmes t'a inspiré une bien belle réflexion.


J'aimerais pouvoir y adhérer. la vie n'est pas toujours simple ...



S

Très beau poème que je ne connaissais pas je vais le copier, merci.
Répondre
J


un beau poème dont tout fait sens.



E

http://c-estenecrivantqu-ondevient.hautetfort.com/archive/2012/11/02/merci-les-croqueurs.html#comments
Répondre
J


merci pour le lien. En retard comme d'hab ou plutôt plus encore que d'habitude ... merci pour le lien



J

c'est magnifique , à savourer avant de le vivre ou le mourir , c'est selon l'humeur du moment  bise
Répondre
J


Je trouve que ce poème apporte sur le vivre et le mourir comme tu dis une douce sérénité qui fait un bien fou dans notre monde de frénésie !


bises



A

C'est de toute beauté ! Ha, l'amour...
Répondre
J


cet amour-là, il n'est pas si fréquent ...


Un poème que je viens de découvrir, grâce au défi et qui fait étrangement écho à ma question sous le poème d'Aragon, les yeux d'Elsa ou je m'interrogais, au-delà de la beauté de cet autre poème,
sur ce qu'était l'amour ...



E

Un merveilleux rendez-vous éternel, merci pour la découverte!
Répondre
J


Et une merveilleuse découverte pour moi grâce à ton thème de défi. Un poème de circonstance qui rend le coeur serein pour aller sur les tombes de nos disparus.



U

Un fort beau poème comme un dessert ... Hmmm, c'est beau et bon ... Comme l'amour.
Répondre
J


C'est vrai qu'il est comme une douceur sur un sujet pourtant pas évident



J

Tout en élégance.... Merci Jeanne ! Bon premier novembre à toi, bises
Répondre
J


et sans regrets larmoyants ... une belle leçon de vie et de mort


bises



Q

Je suis passée par les extraits...


C'est un merveilleux poème. Tu as raison, il fallait le lire en entier.
Répondre
J


Oui, Sully Prud'homme y déroule une réflexion dont l'extrait ne peut pas rendre compte 



P

Il faut reconnaître qu'ils savaient témoigner leur flamme à cette épque !!!


 


Bonne journée avec bises
Répondre
J


sans doute. Mais le talent était-il également partagé ???  le cadet du roi était bien content de trouver Cyrano ...


bises et belle soirée



Q

Bon, comme tu t'es trompée et que je vais revenir jeudi, je ne te fais qu'une bise aujourd'hui. :))
Répondre
J


je n'ai pas osé répondre ... la dernière fois que j'avais publié en avance, mes réponses avaient été effacées à la republication ...


we en milieu de semaine aussi. bises et belle soirée



J

Reçu ta newletter Jeanne !  Je découvre et j'aime !!!!  A relire jeudi... sans problème ! Bises de jill
Répondre
J


sourires ... le genre de bévues qui m'arrive ! bises



L

Bonjour Jeanne,


Mais qu'il eut été dommage de ne pas le lire en entier, je l'ai même relu plusieurs fois. Quelle écriture et quelle émotion ressentie. Merci. Bises amicales.


Henri.
Répondre
J


magnifique, je suis bien d'accord ! bises amicales



M

Comme il est beau cet amour de gisants! Et forcément éternel..
Répondre
J


J'avais en tête ce texte cet après-midi, en arpentant les allées du cimetière et les tombes fleuries ...



Présentation

  • : Fa Do Si
  • : Au fil de mes réflexions, en partant du quotidien et ou de l'actualité, d'une observation, ou à partir de thèmes des communautés de blogs ...
  • Contact

Sur les blogs, les jeux d'écriture témoignent de la vitalité

de la langue française sans tapage

Recherche

 

 Ephéméride de ce jour

 

et chaque jour

je n'oublie pas Anne-Sophie

les yeux dAnne-sophie

et ses compagnes d'infortune :

145 en 2010 ; 122 en 2011 ; 148 en 2012 ; 121 en 2013 ; 118 en 2014 ; 122 en 2015 ; 123 en 2016 et en 2017 ; 121 au moins en 2018 ; 150 en 2019 (au moins 122 confirmés)

(clic sur son regard pour comprendre ... un peu)

 

Profitez des instants de la vie :

le temps s'écoule à sa cadence,

trop vite ou trop lentement,

sans retour possible

N'oubliez pas que

"Tous les matins du monde sont sans retour"

Métiers improbables

TheBookEdition - Les anthologies Ephémères

La 6ème anthologie est parue en mai

Informations sur 

 Les anthologies éphémères