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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 16:36

~ Billet 67 ~
 

Pour
le thème de la semaine : "La vieillesse et les vieux " de Dana


Le pere F en 73 - reduc1

Cliché du père F. ... par un de mes frères en 1972 ou 73


Du plus loin que je me souvienne, ils ont toujours été vieux dans mon regard d'enfant. Et comme nous avons vieilli au même rythme de l'implacable logique du temps, mon regard s'est ajusté à ce qui devenait doucement leur quotidien. Vieux et dignes. Taiseux comme dans nos régions, restant actifs pour ce que leur permettait encore la raideur de leurs corps rompus aux travaux des champs.

On les appelait le père et la mère F. ..., sans dédain, avec une certaine déférence même, à laquelle j'adhérais sans question et sans réticence.

Il était plus âgé mais je vous parle d'une époque où elle avait à peu près l'âge que je porte en ce moment.

Un lundi matin où je partais vers mon lieu d'études, jeune fille plus studieuse que midinette mais ne dédaignant pas la mode, ma 4L se trouva bloquée par un camion de livraison de fuel dans une rue étroite de Paris.

Le livreur vient s'excuser et engage la causette sur la plaque d'immatriculation provinciale. Prudente envers les inconnus, (ce genre de recommandations nécessaires ne date pas d'Internet), je répond en désignant la petite ville voisine.

- Ah, me répond-il, pendant la guerre (il s'agit de celle de 39-45), j'étais placé chez  la mère ... à  M... à B... . Oui j'étais pupille de la nation et ils prenaient des enfants de l'Assistance, Mais ils ne doivent plus être de c'monde à c't'heure !

La mere F en 75 - reduc1

                                   Cliché de la mère ... d'un de mes frères en 1975

Plus question de rester évasive !  C'est le hameau où habitent mes parents. Ce sont des voisins que je connais depuis toujours.

- La mère et le père ..., bien sûr que je les connais, ...

Et la conversation roule ou plutôt il me raconte ému aux larmes ce passé qui ressurgit comme une déferlante en ce matin de printemps 70.

Oh, ce n'était pas par charité, on trimait dur et fallait filer droit ! C'est que l'père l'était pas là et il fallait bien d'autres bras pour la ferme.

Au moins, on mangeait à notre faim, et les gosses, ils (la mère ... et les services de placement) n'y regardaient pas sur leurs origines. On se disait tous baptisés et on allait à la messe du dimanche. Et puis à sa manière, elle nous aimait ben quand même la mère, el' savait pas l'dire c'est tout.

La « mère », surnom qui prend sens soudain. Il parle et je le regarde dans sa combinaison de travail à peine salie d'un début de semaine.

Et tandis que j'imagine enfin ma voisine dans sa vie d'avant, je vois dans ce regard d'homme mûr, qu'elle était déjà vieille dans son regard d'enfant. A l'âge que j'avais au début de ce texte.

Cet homme qui doit avoir, à peu de chose près, l'âge que la mère ... avait quand il était chez elle. L'âge que j'avais quand je rendais visite à maman à sa maison de retraite, il y a une dizaine d'années, et où les pensionnaires m'accueillaient avec un joyeux

- Ah voici notre petite jeunette ! Et d'où je ne repartais pas sans leur lire quelque extrait pioché dans leur bibliothèque.

Le tuyau bien calé a rempli la cuve et bientôt nous sommes repartis chacun vers nos vies.

Je ne sais s'il a repris contact avec eux. Je ne me souviens plus si j'ai osé en parler à la mère ...

La mère a fait la traite de sa dernière vache à la main, matin et soir tous les jours sans faiblir, jusqu'à cette chute stupide qui l'a privée de sa mobilité et a signé ses derniers mois.

Je lui dois d'avoir donné à mes enfants le goût du lait cru et crémeux qui venait d'être tiré.

Si cet homme vit toujours, il doit avoir à peu près leur âge sur ces clichés.

.

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commentaires

Q


Je ne connassais pas ce texte...


 


Il me touche profondément. C'est si vrai... et si troublant de retrouver ainsi des questions que je me suis posées sur le temps qui passe et ma façon d'appréhender l'âge de ceux qui m'entourent.


 


Merci, Jeanne. Merci infiniment.



Répondre
J


La façon dont on envisage les âges de la vie change de perspective au fur et à mesure que l'on prend soit même de l'âge, comme les anciens disaient, assez sagement d'ailleurs. C'est une des
questions fondamentales de l'existence sans doute.



P

je me doutais qu'ils avaient beaucoup travaillé! pas facile la vie de paysan (c'est pas péjoratif quand je dis ça , mon chéri en est un et c'est dur par tous les temps) je crois que c'est plus dur
pour ceux qui ont des animaux, il n'y pas de relâche !! j'aime ces visages, et j'aime ta façon d'en parler, de constater, sans animosité , du manque de mots pour exprimer ce qu'ils ressentaient
pour leur famille! merci pour ce partage de la vie,  et du bon lait cru que j'adore !!!!


Répondre
J

oh non, c'est le nom qui convient et qui va au paysage, au pays ...
Le lait cru, je ne sais si j'oserais, j'ai bien peur de ne plus pouvoir le digérer. Il y a si longtemps.


F
la mère F à la fin de sa vie, pour se donner encore un petit moyen d'existence au delà de sa maigre retraite, mais surtout une raison de continuer à vivre, avait gardé une vache qu'elle continauit à traire matin et soir au pré dès les beaux jours, à l'étable l'hiver. Elle déposait son bidon en zinc au bout du chemin que le camion laitier ramassait tous les matins.Je ne sais plus à quel prix elle vendait le litre de lait.Je salue les éleveurs laitiers qui manifestent dignement pour le droit de continuer à vivre de leur métier pourtant si nécessaire aux humains.Dans quel monde vivons-nous pour valoriser l'inutile et se priver de l'indispensable ?
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M
Merci de ton passage au rouge...je n'avais pas eu le temps d'écrire quelquechose sur la vieillesse, pourtant j'en avais très envie..je tombe sur ton texte très dense...et plein d'émotions,dont la photo me rapelle ma naissance...audessus de l'étable....sans médecin et l'eau gelée...Bonne soirée.
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B
Merci Jeanne d'être passée chez moi...Témoignage très émouvant...BizBéa kimcat
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J

du vécu...


L
C'est très émouvant... bonne soirée et merci pour ta visite chez moi.
Répondre
J

J'y suis allée grâce au jeu des couleurs de Dom. Et ton marque page est vraiment de toute beauté, et j'aime bien la symbolique aussi.
Je n'ai pas eu le temps d'explorer un peu plus tes allées, j'ai juste vu que nous avions toutes deux joué avec les notes pour le titre du blog. C'est amusant.
Bonne soirée aussi


B
C'est comme ça qu'on parle dans nos campagnes... c'est vrai pour beaucoup...
A l'inverse j'ai des voisines vieilles-filles... et je les ai toujours appelé les filles, et leurs frères les gars (tous célibataires) le gars qui reste(deux sont morts) à plus de 80 ans et idem pour les filles la plus jeune est de 29 je crois... et la plus agée à 82 ans...
ça fait drôle mais tout le monde dans le villages les appelait "les filles"...
Non je n'ai pas pris la grosse tête , bien au contraire, tu sais j'ai eu trois achats sur le net et trois commandes dont la tienne...
J'ai vu qu'ils allaient m'envoyer mon livre ces jours-ci je ne l'ai pas encore vu...
Mais les gens n'ont peut-être pas envie d'investir en ce moment dans les bouquins...
Et puis ce n'est pas un roman non plus... Dommage ça me plairait bien...
Donc pas de quoi faire la fière... je proposerai aussi sur mon blog de l'envoyer directement ça marchera peut-être mieux... Beaucoup sont comme toi et n'ont pas très envie de commander sur le net...
Voilà, tu vois j'ai fait une entorse à ma pause, j'ai pensé que je n'étais pas passée chez toi les jours derniers...je ne suis pas passée sur beaucoup de blogs d'ailleurs, j'étais déjà H.S.
Je viens d'aller tondre un peu... mais elle est déjà haute et il y a 3500 m2 de terrain...ça aussi c'est fatiguant, mais être dehors ça fait du bien... gros bisous Jeanne... bonne journée...
Répondre
J

Eh bien dis donc, pour quelqu'un qui voulait faire une pause ! Je vais faire des jaloux ! Prends bien soin de toi Bigornette et merci pour ce long com (ce n'est pas un reproche bien au contraire).
Bonne soirée et gros bisous ...


~
La vieillesse est si longue qu'il ne faut pas la commencer trop tôt (B. Groult)
Répondre
J

Ca, vous avez bien raison tous deux (Benoite Groult et toi). Mais heureusement car que fait-on avant ?


J
bonjour Jeanne...
bel article, sensible et émouvant
l'époque était rude
on n'étalait pas facilement les sentiments
mais ils étaient là...
amicalement
jean-marie
Répondre
J

Il y en avait, il y en a encore, que je n'approuve pas du tout...


Y
et bien, me revoici! tu es passé me faire une visite, je fais de même! c'est avec plaisir que je découvre ton blog.je le découvre avec beaucou d'émotion avec ton thème sur la vieillesse. cette rencontre à Paris, incroyable! amicalement.
Répondre
J

Et pourtant véridique ! Le monde, je veux dire notre planète est finalement toute petite. Des rencontres improbables, on en a tous fait, non ? Amicalement et bonne journée


C
photos et texte émouvants.. vrais.. superbe..
clem
Répondre
J

Merci Clem, ça me touche que tu dise ça.


S
Les jeunes deviennent vieux et les vieux deviennent plus vieux; on est toujours le vieux de quelqu'un hein ?? Bravo pour ce texte très émouvant et pour les photos...bises et bonne soirée
Répondre
J

Tout à fait d'accord. Et il vaut mieux avoir le temps de devenir vieux, mais pas dans n'importe quelle condition... Bises et bonne fin de soirée aussi


S
J'adore ce texte empreint d'une immense sentimentalité.. Merci de ton passage chez moi.bonne soirée
Répondre
J

merci bonne soirée également


D
"Le père" il a l'air de bien s'amuser. On dirait qu'il vient de faire une farce ou de raconter une bonne blague. Le photo est très belle.
Bon dimanche
Bisous
Répondre
J

Le père ..., un voisin de mes parents, a été photographié par mon frère. Il avait le visage souriant pour autant que je me souvienne et il était peut-être
comme son chien, un peu "cabot". Content d'être photgraphié ce qui était sûrement pas fréquent.


C
bonjour , toute une époque en deux clichés... bonne journée
Répondre
J

Pas seulement. Mais la durée et l'instant ne sont pas forcément antagonistes.  Bonne fin de journée et merci de ton passage.


F
émouvant ton histoire elle nous plonge au creux de nos souvenirs, ainsi mon père que je n'ai pas ou si peu connu, lorsque j'ai eu 26 ans je me suis dit : c'est l'âge qu'il avait lorsque qu'il est mort... aujourd'hui 21 ans plus tard j'ai pourtant toujours par rapport à lui la sensation d'être une enfant...
big bisous
Répondre
J

Merci de ton passage. C'est bien aussi de se sentir encore un enfant... sauf si on n'est que cela. Bises et bonne fin de dimanche


T
très jolimment raconté, c'est poignant :)
Répondre
J

Comme quoi, on est toujours le vieux ou la vieille de quelqu'un et le jeune ou la jeune de quelqu'autre !


A
un bel hommage à ces gens simples, mon arrière grand-mère élevait aussi des enfants de la Dass et j'en ai rencontré un dernièrement qui m'en a dit beaucoup de bien!
quel décalage je trouve entre tous ces textes et notre vie d'aujourd'hui, un gouffre dirait-on!
bises
Répondre
J

Oui, mais je ne suis pas sûre qu'il faut en avoir la nostalgie. La poésie embellit une réalité qui n'était pas rose !


A
Merci Jeanne , grâce à ton vote j'ai gagné le défi de Brunô
Les deux entêtés
Bises
Répondre
J

Et moi, j'ai gagné de connaître ton blog. Bises


C
Emouvant ce témoignage.
Maman a disparue ... J'ai des bouffées d'affection lorsque les souvenirs remontent, à l'âge qu'elle avait et que j'ai aujourd'hui ...
bon dimanche
Répondre
J

C'est dans l'ordre des choses mais n'efface pas la peine. Quand la tendresse reste avec douceur et apaisement, on a fait soit même un pas vers la sagesse...
Bon dimanche, Cosette...


B
Très belle histoire de vies rudes et d'une époque où les sentiments restaient souvent inexprimés..
merci pour ce texte
bises
Répondre
J

Je pense que dans les campagnes, c'est encore souvent le cas, non pour la rudesse des vies, quoique, mais pour le silence des coeurs.
Bises et bonne journée !


J
Un beau témoignage, on parle souvent des difficultés inter- générationnelles, jamais ou trop peu, des vraies rencontres et pourtant, elles sont bien là.
Répondre
J

Bien sûr ! et c'est tant mieux, mais on parle plus volontiers des trains qui ne circulent pas bien que de ceux qui arrivent à l'heure.


A
Beau témoignage en effet plein de sensibilité.
***
J'ai mis un lien sur ton blog
Répondre
J

Je reviens de ton blog que je n'avais pas eu le temps de visiter ce matin.
Je vais mettre un lien vers tes allées dans mes suggestions de promenades, moi aussi !


D
Merci Jeanne pour ce témoignage, et cette belle histoire pleine de tendresse et d'admiration envers tes parents...qui ont dû avoir la vie dure, mais belle quand même.
Bisous et merci de ta participation
Répondre
J

C'était des voisins de mes parents.


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