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6 mars 2009 5 06 /03 /mars /2009 08:46

~ Billet 62 ~

Seconde contribution pour les Parchemins de Bigornette sur le thème du café.

      Cette histoire est imaginaire. Mais elle est un condensé de ce qui peut se produire,
      non dans des temps anciens et dans des pays lointains, mais ici et maintenant.

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Lou écrase son nez à la vitrine. La pluie glacée s'insinue entre l'écharpe et la peau,  glisse comme une lame le long de son échine. Il rêve du grand bol de café fumant que sa mère lui préparait après ses nuits trop courtes ; à sa main tendue qu'il ne traitait pas bien.

Il pense au mug de café fumant que Lu va lui poser sur le comptoir avec les croissants de la veille et des sachets de sucre entamés. Normalement Lu, il devrait les mettre à la poubelle. Mais Lu, il s'en fout. Il les garde pour Lou. Il aime bien le goût de biscotte de ces rassis invendables, Lou.

Lu tarde aujourd'hui. Ce n'est pas son genre d'arriver après l'heure.

Cela fait près de trente ans qu'il est arrivé chez nous, Lu. Fuyant son pays en guerre et plein d'espoir dans le Pays des Droits de L'Homme.

Lu n'arrivera pas à l'heure aujourd'hui. Il n'arrivera pas du tout.

Depuis qu'il a vu des contrôles d'identité aux abords de l'école, il fait un large détour et part encore plus tôt. Il ne croise plus le facteur et son salut amical.

Il attend le renouvellement de son titre de séjour.

Depuis le temps, Lu, il prend cela comme une formalité banale. Au début, cela l'humiliait. La toute première fois, il s'en souvient, Lu, c'était en juillet 1986. Il avait un emploi salarié à l'époque. Un bon boulot qui lui permettait même d'économiser des sous. Faut dire qu'il ne rechignait pas à la tâche, Lu. Deux ans déjà qu'il avait quitté ses rizières, sans même avoir pu donner une sépulture digne à ses parents.

Il en avait bavé les premiers mois. Quelques mains aidantes lui avaient maintenu la tête hors de l'eau. Des anonymes. Certains étaient devenus des amis. . Il avait même pu reprendre la gérance de ce petit bistrot, Lu. Il croyait être bien intégré. Il formait une bonne équipe avec ses salariés, Lu.

On lui avait donné un papier provisoire, valable trois mois, puis trois mois, puis six mois. Depuis longtemps le séjour était prolongé de trois ans en trois ans.

Il ne comprend pas le retard à sa demande. C'est vrai, il a un peu traîné pour le renouvellement de son permis. Il espérait tant être enfin naturalisé cette année !

Un contrôle de jeunes à la tronche pas banale, son regard étonné ou son air trop discret, la patrouille lui a demandé ses papiers à Lu. Permis périmé... de quelques jours. Pas d'explications. Il s'est retrouvé au poste, Lu, puis au centre de rétention.

Sa femme rejoint son travail, ignorante de ce qui se joue. Ses enfants sont grands, à Lu, enfin les enfants de sa femme. Lu n'a pas eu d'enfant ici. Son drame, leur drame, passera inaperçu.

Lou, rêvant de son bol, ignore tout cela. Il prendra un sucre. Pour remercier Lu, il arrangera la corbeille de fruits pour la mise en place de ce midi : l'ananas sur un lit de mangues, les bananes enroulées autour des poires. Il n'a pas son pareil, Lou, pour en faire une œuvre d'art !

Le froid l'engourdit, Lou, il se laisse glisser le long de la vitrine, s'accroupit sur ses talons.

Le facteur ne croise plus Lu dans sa tournée. Il glisse dans sa boite aux lettres l'avis de recommandé pour aller chercher le précieux sésame.

Il n'en sait rien, Lu. Demain, il sera peut-être expédié vers ce pays dont il se souvient si peu, ce pays en paix maintenant. Il rejoindra la province où ses parents ont été massacrés. Il parait que c'est toujours le même gouverneur.

Lu pense à Lou qui va rester le ventre vide ce matin. Il pense à sa femme qui va tant lui manquer. Il pense à son fils, enfin le fils de sa femme, mais c'est tout comme, à la compagne de ce fils dont il ne connaîtra pas le fruit qu'elle porte en elle.

Il pense, Lu, il pense...

Lou déplie ses doigts gourds et bleuis. Un passant dépose une pièce dans le creux de sa paume.

Oh Prévert !

« Il est terrible le bruit de l'œuf dur sur le comptoir

Dans la tête de l'homme qui a faim

Œuf dur, café crème, œuf dur, café ... »




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commentaires

J
Quand je relis ma réponse à Dominique, j'ai bien peur qu'elle n'y comprenne le contraire de ce que je voulais lui dire. Je voulais dire que les valeurs de charité, de morale (au sens de générosité du coeur), de respect, je les ai bien lu dans son texte et c'est bien mieux de préciser qu'elles s'adressent à tous.
Répondre
D
Je vous remercie que d'être passée sur mon blog Jeanne et comme vous m'y avez invitée, je suis allée sur le votre, lire « Corolles écarlates » (soit dit en passant, pourquoi pensez vous que ce teste puisse me déranger ??? ) et « Lu et Lou », deux textes que j'ai trouvé des plus intéressants et bien construits. Cependant je suis quelque peu étonnée lorsque vous dites : Il y a d'autres priorités! Mais chacun à son point de vue!Et si vous avez vraiment lu mon poème, je parle aussi de charité, de morale, de respect et lutter contre l'exclusion fait aussi partie pout moi, de ces valeurs. Ce que je dénonce ce sont justement ces valeurs perdues quel qu'en soient les domaines. Je persiste et je signe, j'ai le regret de ce que fut la France, de ses valeurs et pour moi qu'elle redevienne, s'il cela est encore possible ce qu'elle fut, oui, en effet cela fait aussi partie de mes priorités.

Bien à vous

Dominique
Répondre
J

Ravie de votre visite, Dominique. On peut se tutoyer comme c'est d'usage sur les blogs. En écrivant mon commentaire, je m'adressais davantage à ceux qui ne défendent Que ce que fut la France (Ca
dépend quand, tout n'est pas non plus joli, joli) et ont de l'indifférence pour le reste. Si j'avais pensé que c'était votre cas, je ne me serais pas donnée la peine de faire ce commentaire.
Et, bien sûr que j'y ai lu cela dans votre poème ! Mais ces valeurs ne sont pas perdues, je ne partage pas votre pessimisme !


O
Bonjour Jeanne, j'ai lu ce texte sur Les Parchemins et l'ai commenté là-bas. C'est très fort...
Répondre
J

Oui, j'avais vu et je t'en remercie, mais j'aime bien quand j'en ai le temps, aller visiter les autres blogs. Mes coms sont sans obligation de réciproque ne t'en fais pas ! Bises


J
Hélas, situation banale dans le pays des Droits de l'Homme. Parfois, j'ai honte.
Répondre
J

Situation que l'on peut en en parlant, ne pas banaliser, ne serait-ce que ça !


F
j'aime beaucoup ce texte tout en finesse et sensibilité pour décrire si humainement des situations qui n'en sont pas
big bisous
Répondre
J

Oui, ce sont des pratiques inhumaines et qui existent malheureusement sans émouvoir ceux qui les mettent en oeuvre ! Merci Poussière d'Etoiles 


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